Pascale Touré-Leroux

Pascale Touré-Leroux

Carqueiranne juin-septembre 2014

Carqueiranne  juin –septembre 2014  

 

 

Aujourd’hui, une brusque poussée de chaleur. Nulle envie de lézarder au soleil, je laisse les plages trop ardentes aux promeneurs du week-end. Ma tête, mon corps, après ces dernières journées doucement alanguies par un début d’été tiède, redoutent la morsure furieuse de la lumière comme on redoute une agression, une violence. Derrière les rideaux de la baie ouverte, une brise passe de temps à autre. Une cigale a fait crisser son chant un instant. Dans la pinède, à deux pas, des retraités venus de Marseille concourent à des joutes de pétanque. Ils sont gais, bavards, déjà hâlés depuis le début du printemps provençal. Les femmes portent des robes et des bijoux colorés et lumineux. Natifs du Midi, ils ne craignent pas la chaleur. J’entends leurs boules s’entrechoquer comme autant de gais éclats. J’attends le lent déclin de la fin d’après-midi pour offrir ma peau à un soleil plus clément, et pour humer, le soir venu, l’air doux qui va monter de la mer quand je serai attablée pour dîner. J’irai regarder le firmament vaguement orangé tomber derrière la crête.

Comme l’air du large est capricieux ! Je suis sortie un instant pour fumer sous le parasol, et le ciel s’est couvert de fins voiles blancs, l’air s’est adouci. Mais l’écriture me retient prisonnière et ne me lâchera pas de sitôt.

Quand j’ai aperçu au loin ton bleu doux sous un ciel tendre, en sortant du train de Paris qui m’amenait vers toi, j’ai su, Méditerranée, que tu allais me prendre dans ton enchantement. Entre les rires soulevés par le gai bavardage et l’accent du chauffeur du taxi qui me disaient que oui, j’étais bien arrivée sous le soleil du Midi, je le guettais, cet azur, avec gourmandise, derrière les palmiers et les bouquets de bougainvillées, entre les villas coquettes, au détour des virages.

Car tu es si loin de chez moi, Méditerranée ! Tu es le rêve, le luxe, la volupté que sont venus  chercher les plus privilégiés depuis les premiers chemins de fer.

Ces jours-ci, Méditerranée, je me suis régalée de ton bleu intense miroitant sous la lumière vive. Au petit port de Carqueiranne , encore préservé des tumultes de juillet et d’août, les mâts des bateaux blancs ondulaient à peine, sur le petit port de pêche flottait le parfum du sel marin. Blancheur des coques parsemée des tâches bleues des bâches qui abritent les voiles pliées, et qui se détachait du bleu profond de l’onde. Au fond de la baie, la presqu’île de Giens se profilait, rempart rassurant, avec ses verts bleutés tachetés de toits roses et brodés de la ligne blanchâtre de la longue plage de l’Almanarre. J’ai atteint au détour d’une corniche rocheuse une petite plage de sable jaune orangé, abri paisible d’où l’on contemple la baie. En surplomb, le luxe d’un bel hôtel  aux murs ocre d’où se détachaient les volets bleus à jalousies, à demi caché derrière les pins dégringolant en terrasse. On devinait des silhouettes paisibles de vacanciers se promenant  dans cette calme verdure. Je suis restée un bon moment allongée sur ma natte, les yeux rêvassant dans la masse légère du ciel, l’eau s’étirant sur le sable en petites vagues paresseuses était silencieuse. Mon corps presque nu se laissait pénétrer de la douce chaleur égayée par une brise légère. Lascive, je me fondais dans les éléments.

Au Pradet, sur la route de Toulon, je me suis promenée dans les dédales du petit marché provençal. C’est le sud, ses saveurs, ses couleurs, ses senteurs. Tout allèche le touriste, tout égaie les sens. Petits melons de Cavaillon, abricots redondants comme des joues d’enfant, curieuses variétés de tomates, de courges, les rouges et les verts vifs des gros piments, verveine séchée au parfum tiède quand on recueille une poignée au creux de la main, olives préparées en quantités de recettes, miels aux parfums de la garrigue, cotonnades traditionnelles, vêtements légers de coton ou de lin aux teintes douces qui rendent les femmes désirables sous le soleil, vanneries colorées, variétés de fleurs et de plantes qui ne s’épanouissent que dans les contrées ensoleillées. Tous les marchés de nos régions de France sont gais, conviviaux, tentateurs, opulents, ceux du Midi sont rieurs sous la lumière.

Méditerranée, tes petits villages roses sur tes collines gardent tes légendes et ton histoire. On y rêvasse en parcourant d’étroites ruelles qui surprennent au détour des vieux passages ombrés derrière les bouquets fleuris. Les terrasses des petits cafés sous les platanes m’ont rappelé les villages cévenols.

Mais que tu es traîtresse, Méditerranée ! Non, je n’irai pas, pas encore, découvrir tes îles enchanteresses, comme cestui-là qui fit un beau voyage. Ta chaleur, ces jours-ci, me terrasse. Mon esprit encore las des tourments de la vie est fragile, en fin de matinée jusqu’au milieu de l’après-midi, l’astre qui se fait terrible enserre ma tête d’un casque de feu. Comme la déesse Kali, tu peux être féroce ou douce à tes heures. C’est bien toi qui prenais les héros d’Homère dans tes sortilèges où ils combattaient avant de trouver le repos sous de doux ombrages. Avant de descendre  à la plage à une heure plus clémente, je trouve la paix sur mes draps frais avec mes mots, ceux que j’écris, ceux que je lis. Car je veux que ce séjour soit douceur de vivre, comme dans un salon clair et désuet de Matisse où les baies ouvertes  font pénétrer la lumière de tes rivages célèbres, comme les couleurs de Cézanne qui captent les caprices de tes heures changeantes, Méditerranée.

Quand le soleil a été ardent, ton coucher révèle au monde les trésors des cavernes mythiques,  ceux des marchands venus d’Orient. Au sud, au-dessus de la mer, le ciel, parfois, devient une vaste brume rose pâle soulignée sur l’horizon par une ligne vague hésitant entre le bleu et le gris, et l’onde paisible se dore de vermeil qui blêmit peu à peu.  Lentement, imperceptiblement, ô merveille, la lumière en déclin fait alterner sur elle des bancs de gris profond et d’or pâle. Ou bien les teintes du coucher sont plus blêmes ; au-dessus de l’horizon, des nuages légers brodés de ce rose pâle, puis plongeant sur la mer, un large bandeau d’indigo délavé. Jusqu’à ce que la nuit naissante unifie le ciel et l’eau qui se distinguaient  encore, dans un gris-bleu sans nom. La presqu’île détache encore sa masse fine et sombre. Et la nuit s’affirme, noyant tout dans son encre. A l’ouest, vers la crête, un soir, étonnement d’une vaste marbrure tumultueuse d’orangés indistincts et de filaments gris.

Tes nuits, en ce début d’été, sont fraîches, paisibles et radieuses. Sur le ciel sombre où veillent les constellations immuables, les grands pins d’Alep se détachent, immobiles, leur vert profond vaguement éclairé par une lune presque pleine qui se joue entre leurs branches immenses. Les lampes du parc n’égaient que les plus basses, là-haut les plus lointaines sont comme des collines profondes qui vont se perdre dans la nuée nocturne.

Retour brutal aux réalités du monde. Grèves. De Toulon, je prends un train régional qui m’emmène à Marseille. J’entrevois, Méditerranée, tes rivages paisibles au fil des stations balnéaires. Mais tu subis, toi aussi, les terribles caprices de nos climats incertains, et là-bas, tu es morne, triste, et je ne te reconnais pas, tu n’es pas celle que l’on chante, que l’on célèbre dans un éternel printemps. Sous quels cieux te reverrai-je ? Je rêve déjà de revenir saluer tes couleurs rieuses, de revenir découvrir un peu de tes trésors légendaires. 



27/01/2016
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