Pascale Touré-Leroux

Pascale Touré-Leroux

Carqueiranne 2015

 

 

 

Carqueiranne 2015

 

Pour ce nouveau septembre, je t’ai retrouvée, mer Méditerranée. Avec autant d’impatience, de jubilation. Cette fois, une voiture confortable m’a rendue totalement indépendante. Mais après une année de fatigues et de tourments, bien qu’ils soient arrivés, grâce à Dieu, presque à terme, je ne me suis pas précipitée sur tes rivages, j’ai traîné, paressé un peu  parmi la pinède.

Cette fois-ci, tes couchers de soleil furent plus modestes. Immensité d’étain pâle au-dessus du bleu grisâtre un peu timide de l’horizon. Il arrivait que le ciel s’imprègne d’un léger vermeil qui pénétrait la mer un court instant. Mais j’ai eu des surprises. Par beau temps, au-dessus de l’onde d’azur pâle, de longs et fins filaments irréguliers, capricieux, jouaient avec les gris et les vermeils. Et puis, à l’ouest, au-dessus de la corniche, un jour, ce fut comme si le Créateur avait  jeté un gros pinceau en un festival de traits désordonnés pour m’offrir une allégresse de vastes barbouillages vieil argent, roses, orangés. Ce fut bref, tout a fondu peu à peu, le temps de détourner le regard, dans une masse sombre indistincte. Instants furtifs, éphémères, qu’il faut saisir de peur de ne plus les revoir.

Je suis retournée à l’Almanarre, j’ai retrouvé cette plage immense sous ton azur,  j’ai retrouvé les bleus vifs des anciens marais salants qui lui font face, scintillant gaiement à contre-jour sous le soleil déclinant, dessinés par les larges bandes herbeuses qui ajoutent leurs verts variés à l’allégresse du milieu d’après-midi.

Ton azur, je m’en suis rassasié les sens et la peau devant la magnificence des plages du Lavandou au Cap Nègre. Au Lavandou, c’était un samedi, un peu trop de monde pour mon humeur rêveuse, alors j’ai longé la côte et, malgré la présence plus tranquille des corps allongés au soleil,  j’ai pu contempler le miracle divin des criques bleues  encerclées de rochers sombres et de verdure. Oui c’est un miracle divin, et tous, même ceux qui ne croient pas au ciel, veulent le vivre. Si c’est lieu commun de dire que le soleil a tellement fait l’amour à la mer qu’ils ont donné naissance à l’Ile de Beauté, je crois bien que sur le continent, ils se sont aimés aussi ardemment. Moi qui ai reçu la Grâce, j’ai levé ma louange au Créateur comme si la Genèse était en train de s’écrire.

Même louange à Celui qui a façonné tes rivages, Méditerranée, le long de la promenade des Pins Penchés juste avant le port de Carqueiranne. J’y étais venue déjà, cela avait été l’éblouissement calme de l’eau bleue et lumineuse au travers des grands pins s’inclinant au-dessus d’elle en forme d’hommage. Mais cette fois-ci, le début d’après-midi était nuageux, la mer houleuse. Et j’ai pris de plein fouet la merveille de l’onde furieuse, verte et sombre, qui soulevait des masses d’écume venant mourir sur le sable en grondements, ronronnements, murmures. Et, ô merveille, à plusieurs reprises, la lumière a percé, là-haut, à travers les nuées, et alors, tout cela s’illuminait, la mer prenait des éclats d’émeraude et les bancs d’écume furieuse devenaient des ruissellements de strass luxueux. Je me disais qu’à force de fixer les vagues mourantes des yeux, j’allais être prise du vertige de la contemplation et me noyer dans l’onde. Oh ! Tu n’es pas l’océan, Méditerranée, tes fureurs sont bien plus humbles, mais je ne pouvais m’empêcher de m’étonner joyeusement de ces contrastes, de ces variations au gré du ciel. Le temps d’aller au port, le ciel s’était dégagé, annonçant le temps superbe du lendemain. Et alors, dans la petite baie, le long des plages, tout avait presque repris ces touches claires et lumineuses qui font ta légende.

J’ai parcouru le massif des Maures à la recherche des villages perchés, souvenirs des invasions, forgés par l’Histoire. Les pierres et les êtres humains sont les gardiens de la montagne, et en assurent la vie et les traditions, parmi les vignobles et les montées de petits chênes sombres. Maisons basses et parfois colorées au détour de leurs ruelles bordées de plantes grasses et de fleurs vives qui semblent appartenir à tout le voisinage à la fois, campaniles forgés protégeant au-dessus d’une tour ou d’un clocher, la vie tranquille des habitants. Ou bien, hautes demeures fières, dignes de la noblesse de leur montagne. On s’aperçoit que ces vieilles cités vivent d’une vie durable, car on croise de jeunes ménages qui y sont installés, tout en travaillant  sur la côte.

De leurs promontoires se découvraient sous un ciel pimpant tantôt la campagne de la Provence verte, vignobles  alignés au gré des replis des coteaux parmi les bouquets d’arbres soulignés de hautes silhouettes fines et sombres de cyprès ; tantôt la mer au loin aussi pimpante que son ciel mais avec son bleu plus intense, dans des entrelacs de luxuriance verte.

A Ramatuelle, dans le petit cimetière qui abrite des tombes de héros de la Libération de la Provence, je me suis arrêtée avec émotion devant la tombe de Gérard Philippe et son épouse Anne, simple stèle blanche entourée d’un parterre de petites plantes sauvages ; un modeste arbre pleureur l’abrite avec délicatesse et mélancolie. Le village est accueillant, on parcourt ses vieilles ruelles qui dominent le panorama de la presqu’île. De là se dévoilent les premiers contreforts de l’Esterel où se cache Saint-Tropez, la baie de Pompelone, et les côtes lointaines filant vers l’Italie, qui camouflent jalousement la Corse.

J’ai voulu pousser jusqu’à Saint-Tropez. Je voulais voir de mes propres yeux les lieux devenus mythiques de cet ancien village de pêcheurs. Mes parents, durant leur voyage de noces en juin 1951, qu’ils avaient fait en moto depuis Paris et où maman découvrait la mer pour la première fois de sa vie, avaient connu ce petit village bien avant les prémices du snobisme introduits par Sagan et sa bande, bien encore avant la célébrité de la Madrague. Je me souviens de leur effarement émouvant devant les images de la télévision où ils découvraient  au fil des années un lieu à la mode où il fallait se faire voir, où une certaine élite se retrouvait. Pas étonnant que Georges Pompidou ait reçu des semonces pour s’y être montré, alors qu’il était un prétendant à la présidence suprême. Au début des années 70, une personnalité de ce poids ne pouvait se permettre d’être vue croisant des starlettes en bikini posant sur des yachts rutilants. De nos jours, même les personnalités « bling bling » tournent le dos à ces lieux dédiés aux grosses fortunes, et vont cacher ailleurs, en évitant les paparazzi de leur mieux, leurs trains de vie scandaleux. Car des lieux comme Saint-Tropez sont pleins de curieux à craquer.

 Contraste effarant en effet. On doit obligatoirement se diriger vers les vastes parkings du nouveau port qui abrite une bonne partie de l’année les bateaux de luxe gigantesques des fortunes venues du monde entier. La foule est stupide, elle se traîne le long du trottoir qui borde le port en regardant béatement – curiosité ? envie ? amusement ? tout cela à la fois ?- les énormes coques blanches et les ponts rutilants laissant imaginer les trains de vie de cette poignée de fortunés qui détiennent à eux seuls la majeure partie des revenus de la planète. Moi, tout cela m’a agacée, mais avant d’atteindre le vieux village, je ne pouvais que longer longuement le nouveau port bordé de cafés, de restaurants, de commerces, fréquentés par une foule de curieux, et quelques silhouettes chics encore là en cette fin de saison. Péniblement, j’ai pu atteindre le vieux port et la petite plage légendaire nichée entre de vieilles maisons où Françoise Sagan, séduite, avait pris une chambre. De là, j’ai pu enfin embrasser du regard la baie superbe mais quelque peu éteinte par les nuées assombries qui avaient fini par enserrer la presqu’île. Je suis montée lentement à travers le vieux village avec soulagement, bien que les ruelles les plus basses étalaient encore  du chic, du snob, des photos de propriétés à vendre, à n’en plus finir. Seuls lieux à ma convenance, une galerie d’art exposant un sculpteur connu et d’autres œuvres audacieuses, et une petite librairie- tiens ! ils lisent tout de même… J’ai pu continuer ma promenade entre les anciennes ruelles propres et coquettes, pleines de charme, ponctuées de places minuscules. Le vieux clocher ocre et orange en harmonie avec les façades anciennes qui surveillait ma balade avec bienveillance,  m’a fait penser malicieusement, avec un brun d’amertume, qu’il y avait tout de même une présence spirituelle modestement effacée derrière cet amas d’argent qu’il faut coûte que coûte posséder, qu’il faut  coûte que coûte dépenser.

Dans l’habitacle d’une des caisses de paiement, un jeune roumain faisait la manche. En partie par dépit après tout ce que j’avais vu, je lui ai donné quelques euros et le reste de mon pique-nique. La misère n’est jamais loin, même où on ne l’attend pas…

A la sortie, tout le long de la baie, la masse des curieux béats faisait un gigantesque bouchon. Au carrefour où il s’est dégagé, j’ai pris de l’essence. Devant moi, un bel homme argenté habillé BCBG a rejoint sa petite voiture de sport décapotable, le moteur a émis le vrombissement des puissants véhicules de luxe…

Je n’ai pas envie de revenir à Saint-Tropez…

Méditerranée, tes rivages sont souvent saccagés, possédés, avec mépris, avec égoïsme, avec avidité. Ils sont la proie innocente de la corruption. Tu es souvent une vierge violée, souillée par l’argent sale. Mais nombreux sont ceux qui se battent pour te préserver dans ta beauté originelle, je les salue ici, ils sont tes fils, c’est grâce à eux que le promeneur peut partir à la recherche de tes trésors qu’ils dorlotent comme des enfants reconnaissants. Le voyage, aujourd’hui, s’achève sous ton ciel éclatant. Un jour, peut-être, il reprendra.

 

 

 

 



27/01/2016
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